Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Alex Levin

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Né(e)
21 juillet 1932 Rokitno, Pologne

Map of Mukacevo, Czechoslovakia

Immigré(e)
1974 Toronto, Ontario

Étoile jaune, étoile rouge est l’histoire remarquable de la survie d’un garçon, de son passage à l’âge adulte et de son retour chez lui après des années passées en terre étrangère. Alex n’avait que dix ans lorsqu’il s’est enfui au fond de la forêt après l’invasion par les Allemands de Rokitno, sa ville natale, et seulement douze ans lorsqu’il est sorti de sa cachette pour découvrir à son retour qu’il n’avait plus ni parents ni communauté pour l’accueillir. Ce poignant récit d’une évasion témoigne de l’endurance et de la remarquable résilience de l’auteur. L’histoire d’Alex Levin se poursuit au-delà de la guerre : il devient officier en URSS où il est finalement exposé à l’exclusion, puis immigre au Canada où il parvient à refaire sa vie. Ces mémoires à l’écriture poétique sont marqués par la perte d’êtres chers et par une profonde douleur, mais sont aussi révélateurs de l’optimisme d’un garçon déterminé à survivre envers et contre tout.

À propos de Alex

Alex Levin est né en 1932 à Rokitno, en Pologne. Après la guerre, il a été envoyé en Union soviétique, où il s’est engagé comme cadet dans une école militaire. Il est demeuré dans l’armée soviétique jusqu’à ce que sa carrière militaire soit bloquée du fait qu’il était juif. Alex est arrivé au Canada en 1975 et s’est installé à Toronto. Il a depuis raconté ce qu’il lui est arrivé durant l’Holocauste à de nombreux élèves. Alex est décédé en 2016 à l’âge de 83 ans.

Photos et Objets

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    La famille de la mère d’Alex. Debout, de gauche à droite : sa sœur Roz, son frère Shlomo, sa sœur Bella, son frère Froim, sa sœur Mania, Mindl, avec, dans ses bras, le frère aîné d’Alex, Nathan (âgé de trois ans) ; assis : la grand-mère Hava, avec, sur ses genoux, Samuel, le frère d’Alex (âgé d’un an), et le grand-père Moïshe, avec, sur ses genoux, le fils de Mania, Yone.

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    Les parents d’Alex Levin, Mindl Barengoltz et Mordechaï. Levin.

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    Le jeune frère d’Alex, Moïshe, tué par les nazis à l’âge de cinq ans lors du massacre de Rokitno, le 26 août 1942. Au dos de la photo, on peut lire « 20/6/1938, Moïshe, âgé de onze mois. Nous envoyons ‘le petit jardinier’. Il aime beaucoup les fleurs. Il envoie un bouquet à tante Roza. »

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    Felicja Masojada et le père Ludwik Wrodarczyk, « Justes parmi les nations » qui ont secouru Alex et son frère Samuel alors qu’ils étaient cachés près du village d’Okopy, en Pologne.

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    La rue Piłsudski, à Rokitno, où Alex Levin a vécu avant la guerre.

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    La place du marché, à Rokitno, site du massacre de Rokitno.

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    Alex avec son libérateur de l’Armée rouge. Rokitno, janvier 1944.

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    Alex en « fils du régiment » de l’Armée rouge. Sarny, février 1944.

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    Marche de la 13e armée soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale, 1941-1945. Alex a rejoint cette unité comme messager de l’hôpital de campagne no 2408 à Rokitno et l’a accompagnée jusqu’à Torgau, en Allemagne.

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    Alex (à droite) en vacances chez son meilleur ami de l’école des cadets, Novik Sidorov, et la mère de ce dernier, Tamara Akimovna Sidorova. Moscou, 1946.

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    Alex, nouvelle recrue de l’École militaire Souvorov. Voronej, Union soviétique, 1946.

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    La classe d’Alex, à l’école des cadets, 1950. Alex est au milieu, entre les deux officiers.

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    Photo de remise des diplômes, École militaire Souvorov. Voronej, 1951.

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    Première réunion d’Alex et de sa promotion de l’École militaire Souvorov. Voronej, Union soviétique, 1953.

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    Le lieutenant Alex Levin, 51e régiment d’infanterie motorisée, dans la ville de Kandalakcha, en Union soviétique, au nord du cercle arctique, en 1954.

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    Le capitaine Alex Levin à l’Académie militaire de logistique et transport. Leningrad, 1960.

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    Solomon Mikhoels, président du Comité antifasciste juif de l’Union soviétique.

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    Alex avec sa femme Marina et la famille de cette dernière. Debout, de gauche à droite : la sœur de Marina, Véra, Alex et Marina. Assis au premier rang, le père de Marina, Aaron Grigoriévitch Zeitlin, et sa mère, Rita Moïséevna.

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    Réunion d’Alex avec son frère Samuel (à droite), après trente ans de séparation. Moscou, 1974.

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    Réunion des trois frères survivants. De gauche à droite : Alex (Yéhoshoua), Samuel et Nathan. Toronto, 1988.

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    Retour d’Alex et de Samuel à Rokitno, en Pologne. Juin 1995.

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    Alex devant le monument commémorant les Juifs assassinés à Rokitno. Cimetière de Rokitno, juin 1995.

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    Monument sur la tombe de Solomon Mikhoels commémorant le cinquantième anniversaire de son assassinat par la police secrète de Staline en 1948. Cimetière du monastère Donskoï, Moscou, 1998.

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    Réunion des survivants de l’Holocauste de Rokitno à Toronto, en 1999. De gauche à droite : Yona Wasserman, Samuel Levin, Alex (Yéhoshoua) Levin, Lowa Gamulka et Monek Griever.

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    Monument commémoratif à Sarny, en Pologne, où 18 000 Juifs de Rokitno et des environs ont été tués à la fin du mois d’août 1942.

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    Alex (au centre) lors de la « Marche des vivants ». Auschwitz-Birkenau, Pologne, 2002.

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    Bat mitsvah de la petite-fille d’Alex, Michaela Halpern, Toronto, le 12 novembre 2005. Debout, de gauche à droite : Jack Halpern, gendre d’Alex; Michaela; et Jonathan, le petit-fils d’Alex. Assis au premier rang : Marina Levin (à gauche), la femme d’Alex; et la fille d’Alex et Marina, Yelena Halpern.

Le livre

Cover of Étoile jaune, étoile rouge
Lauréat du Pearson Prize Teen Choice Award 2010

Étoile jaune, étoile rouge

Je sens la main de mon frère, tremblante mais forte, agripper la mienne…. J’entends ses mots qui me pressent de courir, de prendre le contrôle de mon corps et de bouger mes jambes. Nous courons, sa main tenant la sienne … Devant nous, la liberté.

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Étoile jaune, étoile rouge

Les Allemands ont envahi l’Union soviétique le 22 juin 1941. Les nazis, soutenus par les nationalistes ukrainiens, ont lancé une guerre éclair et, quelques jours après, la gare de Rokitno a été bombardée. L’Armée rouge a dû battre en retraite et, dans un grand mouvement de panique, les officiers soviétiques stationnés dans la ville ont sauté dans les derniers trains en partance pour l’est. De nombreux habitants de la ville qui pouvaient s’acheter des chevaux et des charrettes ont fait leurs bagages et sont partis eux aussi. D’autres ont fui à pied. Les trains étaient bondés de civils, de soldats, d’animaux et de bagages. C’était le chaos.

Peu après le début du bombardement, Nathan est venu dans notre maison avec une charrette à cheval chargée de pain et de farine. Il a essayé de convaincre mon père que toute notre famille devait le suivre, lui et tous ceux qui partaient vers l’est, en Union soviétique.

« Les gens qui arrivent veulent vous tuer, père, lui a-t-il dit avec passion. Ils vont tuer tous les Juifs, hommes, femmes, enfants ! »

Mon père a regardé mon petit frère, Moïshe.

« Ils ne nous tueront pas, a-t-il répondu calmement. Ils se contenteront de nous rassembler quelque part et de nous éloigner de la guerre. »

Mon frère n’en revenait pas que notre père soit si naïf.

« Vous ne voyez pas que ce sont des assassins ?!

– Ils ne nous tueront pas, répétait simplement mon père, inébranlable.

– Vous n’avez pas entendu les histoires qui proviennent des pays de l’Ouest ? Vous ne savez pas que les nazis se débarrassent des Juifs ?

– Je ne crois pas ces histoires, a répondu mon père. Ce sont des exagérations. Je ne pense pas qu’il soit mieux de fuir. Nous sommes ici chez nous. »

Nathan était déterminé. « Ce n’est pas chez nous, père. Personne ne veut de nous ici. Il y a déjà des villageois qui parlent de nous tuer, de faire des choses horribles. Venez, faites vos valises ! Venez avec moi en Union soviétique avant qu’il ne soit trop tard. »

Les yeux de mon père s’étaient emplis de tristesse. « Va, Nathan. Tu es jeune et tu peux faire ce qui te semble le mieux. Ta mère et moi resterons ici avec les garçons. Nous sommes plus à l’abri du danger ici. »

Ayant eu l’expérience de la Première Guerre mondiale pendant laquelle les soldats allemands avaient traité les Juifs avec bienveillance, de nombreuses personnes âgées, comme mon père, pensaient que les Allemands ne feraient aucun mal aux Juifs cette fois-ci non plus. Rétrospectivement, un tel déni était une erreur absolument colossale. Nous avions entendu des témoignages directs de réfugiés qui fuyaient non seulement les atrocités nazies mais aussi les actes incroyablement cruels commis par les non-Juifs de leurs propres communautés.

C’est sans hésiter que Nathan s’est décidé à partir à l’Est avec nos cousins, malgré la désapprobation de notre père et les constants raids aériens. Je n’ai revu Nathan que bien des années après la fin de la guerre.

Le retrait rapide des troupes soviétiques a créé un vide juridique et politique parce que les troupes et les autorités allemandes ne sont arrivées à Rokitno qu’à la fin du mois de juillet. Les Allemands étaient déjà stationnés dans la ville voisine de Sarny et, de là, ils ont provisoirement installé un collaborateur ukrainien nommé Ratzlav à la tête d’une milice de policiers ukrainiens nouvellement créée à Rokitno. Une vague violente d’antisémitisme a déferlé sur notre « petit paradis ». Les collaborateurs polonais et ukrainiens et les voleurs sont entrés par effraction dans les maisons juives et ont emporté tous les objets de valeur. La violence est montée d’un cran et les Juifs ont organisé une patrouille nocturne pour se défendre, armés de haches, de pelles et de fourches. Lors de la première patrouille, l’un des hommes, Avraham Golod, a été lapidé à mort.

Quand les nazis sont entrés dans la ville en août 1941, les Polonais et les Ukrainiens les ont accueillis avec le pain et le sel cérémoniels. Les Allemands ont introduit leurs propres lois et installé Sokolovski, un Silésien mi-polonais, mi-allemand, à la tête de la police. Un dénommé Denes est devenu commandant de l’Ukrainische Hilfspolizei, la police auxiliaire ukrainienne. Le chef de l’unité de collaborateurs ukrainiens de la ville était un certain Zagorovski.

Une période atroce, désespérée a aussitôt commencé. Les ordres terribles se succédaient. Les nazis ont établi un ghetto juif rue Staline (ma rue) et ont interdit aux Juifs de quitter le ghetto sans autorisation spéciale. Un Judenrat, ou Conseil juif, a été créé pour représenter la communauté juive et ses membres. Il était obligé d’appliquer les ordres cruels et exécutoires des nazis. Notre ghetto n’était pas clôturé comme c’était le cas dans d’autres villes, mais les Allemands et les Ukrainiens en patrouillaient le périmètre, rendant toute sortie presque impossible. Ceux qui osaient braver l’interdit pour commercer avec les non-Juifs, acheter de la nourriture ou s’en procurer en échange de leurs biens, étaient condamnés à être fusillés sur-le-champ.

Conformément à un nouveau décret émis juste après l’établissement du ghetto, les nazis, avec l’aide de l’Ukrainische Hilfspolizei et des officiels du Judenrat, faisaient l’appel deux fois par jour pour contrôler tous les habitants du ghetto et faire régner une peur constante. L’appel avait lieu sur la place du marché, dans la ville nouvelle. Chacun devait répondre en personne à l’appel fait par le commandant puis réintégrer le ghetto. Seuls les très jeunes enfants, les vieillards et les malades en étaient exemptés.

La situation empirait dans le ghetto avec chaque nouveau décret. Les Juifs ont été contraints, sous peine de mort, de livrer leur or, leur argent, leurs fourrures, ainsi que leurs vaches et leurs autres animaux. Plus de trente kilos d’or ont été livrés aux Allemands à la suite de ce décret. Dans le même temps, les Juifs devaient se présenter au poste de police tous les jours pour être affectés à des travaux forcés. Les hommes réparaient les voies de chemin de fer et les routes et travaillaient à la scierie. Les femmes étaient envoyées aux champs. Les enfants âgés de 10 à 14 ans étaient affectés à la fabrique de verre et, bien que je n’aie eu que 9 ans, j’y travaillais aussi. C’était de l’esclavage : nous n’étions pas payés. Au mieux, on nous donnait cent grammes de pain par jour.

À la mi-septembre 1941, nous avons été obligés de confectionner des uniformes pour les policiers ukrainiens. Ces uniformes étaient faits de gabardine noire et si on ne nous fournissait pas assez de tissu, il nous fallait couper nos propres tenues de fête. Pour la première fois, j’ai vu le trident, le symbole du nationalisme ukrainien, porté par des Ukrainiens qui soutenaient le nazisme parce qu’ils pensaient que les nazis les aideraient à obtenir leur indépendance. Il y avait aussi beaucoup d’Ukrainiens qui étaient de fervents défenseurs du nazisme, et pas seulement pour faire avancer la cause de leur indépendance. L’antisémitisme ukrainien a plus de 300 ans d’histoire et remonte au XVIIe siècle, date des massacres de Chmielnicki lors desquels des dizaines de milliers de Juifs ont été assassinés en Pologne et en Ukraine. Le XXe siècle leur donnait une nouvelle fois l’occasion de perpétrer des actes antisémites.

Mon frère Samuel travaillait pour les officiers allemands de l’Organisation Todt, une organisation en charge de travaux civils et militaires. Il devait cirer les bottes des soldats, couper le petit bois, aider le cuisinier polonais et servir les repas aux officiers. De temps en temps, il volait de quoi se nourrir et parfois, on lui permettait d’emporter chez lui des bribes de nourriture et des restes avariés. Notre mère les transformait en repas en ajoutant de l’avoine et des épinards sauvages. Samuel m’a raconté plus tard comment il avait été régulièrement battu et humilié par son chef polonais. Un jour, alors que Samuel cirait les bottes d’un officier allemand nommé Lemel, l’officier lui a dit : « Si nous commençons à tuer les Juifs, petit, viens ici et on ne te tuera pas. » Samuel a compris ce qui attendait la communauté juive et a rapporté la remarque au Judenrat, qui n’en a fait aucun cas.

Un mois plus tard, en octobre 1941, tous les Juifs âgés de 10 ans et plus ont reçu l’ordre de porter deux pièces de tissu sur leurs vêtements : deux cercles jaunes de dix centimètres de diamètre chacun, avec une étoile de David au centre. L’une devait être portée sur la poitrine, l’autre dans le dos. Les Juifs n’avaient pas le droit d’être vus en public sans ces pièces. D’autres interdictions ont suivi : les Juifs n’avaient par exemple plus le droit de marcher sur les trottoirs. En novembre, le capitaine ss Ditsch est arrivé avec trente ss pour prendre la direction de Rokitno et augmenter les « taxes » exigées des Juifs.

Dans le ghetto, chaque jour était un cauchemar. La nourriture allait bientôt venir à manquer et il était de plus en plus difficile d’en obtenir des villageois non-juifs. Nous, les enfants, parvenions parfois à nous échapper et à échanger quelques vêtements contre une poignée de farine ou un morceau de pain, mais, comme je l’ai dit, c’était une mission très dangereuse pour tous ceux qui s’y aventuraient. Au péril de ma vie, je parvenais à me glisser hors du ghetto de temps en temps et à échanger quelques-uns de nos biens contre du pain et des oeufs. C’était dangereux non seulement pour moi, mais aussi pour les gens avec qui je faisais du troc. Nous vivions dans un état de peur constante, de faim et d’anticipation de la mort.

Ces horreurs ont culminé et trouvé un terme fatal le 26 août 1942. Ce jour-là, toute la population juive de Rokitno a reçu l’ordre de se rassembler sur la place du marché. Cette fois-ci, personne n’était exempté, ni les bébés, ni les vieillards, ni les grands malades. Ceux qui ne pouvaient pas marcher ont été transportés sur des civières ou à dos d’homme. Les soldats allemands, la police allemande et la police ukrainienne encerclaient la place. Ils ont commencé par séparer les enfants, les femmes, les hommes et les vieillards. La peur et le chaos ont gagné la foule. Bientôt, la place s’est emplie de hurlements assourdissants et de gémissements. C’était l’affolement général. Les enfants s’agrippaient à leur mère. La foule essayait de protéger les vieillards et les malades.

Tout à coup, un hurlement aigu s’est élevé : « Juifs, ils vont tous nous tuer maintenant. » C’était Mindl Eisenberg, une grande femme, forte et courageuse, surnommée « la Cosaque », qui avait vu l’escadron de police arriver depuis la gare et qui alertait la foule. Les gens, paniqués, se sont mis à courir de toutes leurs forces. Les hommes couraient pour essayer de retrouver leur femme et leurs enfants. Tout le monde essayait de s’enfuir. Seules les balles pouvaient les arrêter. Les gardes ont tiré sur la foule et des dizaines de personnes ont été tuées sur-le-champ, baignant la place de sang. Dans cet enfer, mon frère de 17 ans, Samuel, m’a trouvé, m’a attrapé par le bras et nous nous sommes mis à courir…

C’est la dernière fois que nous avons vu notre mère, notre père et notre petit frère de 5 ans, Moïshé. Nous avons appris plus tard que notre père avait été capturé avec d’autres qui avaient survécu au massacre de la place du marché et avait été emmené dans la région de Sarny, à une quarantaine de kilomètres. À la périphérie de Sarny, dans les ravins voisins de la briqueterie, il a été fusillé avec environ 18 000 autres Juifs qui ont trouvé une mort affreuse dans cet horrible endroit. Des témoins du massacre disent que le sol, couvert de centaines de corps, a remué pendant des jours parce que des gens avaient été enterrés vivants.

Nous n’avons jamais su exactement ce qui était arrivé à notre mère et à notre frère cadet.

Mon frère et moi nous sommes enfuis de la place du marché et avons gagné la maison de l’officier allemand qui avait promis de sauver Samuel. Nous nous sommes introduits dans la maison par la fenêtre de derrière mais, malheureusement, nous nous sommes trouvés nez à nez avec le chef cuisinier polonais. Sans hésiter, mon frère m’a pris par la main et nous sommes sortis en courant par la porte de derrière qui donnait sur le jardin et, de là, nous avons gagné la forêt. Nous avons rampé sous les wagons du train qui avait été affecté, je le sais maintenant, au transport des Juifs vers Sarny et nous nous sommes échappés dans la forêt. Là, nous avons continué à courir à toutes jambes.