Le Vent me porte
L’invasion allemande
Les Allemands ont envahi la Hongrie le 19 mars 1944, environ deux semaines après mon huitième anniversaire. Je me rappelle les trains qui défilaient devant nous. Mes amis et moi courions le long de la voie ferrée en saluant de la main les soldats allemands assis dans les wagons.
Les bombardements ont commencé peu de temps après, au début du mois d’avril. Nous vivions tout près de la gare de triage Rákosrendező, d’une usine de téléphones et de l’usine d’armement Danuvia. Notre quartier était donc la cible fréquente des bombardiers.
Puis le 5 avril, un décret ordonnant le port de l’étoile jaune pour les Juifs a été publié. Ma mère a cousu une étoile sur mon manteau. Je lui ai demandé pourquoi nous devions la porter, et elle m’a répondu que c’était parce que nous étions Juifs. J’étais fier de porter cette étoile et je suis sorti en vitesse pour la montrer à mes amis.
Les bombardements étaient précédés d’alertes aériennes, et quand les sirènes retentissaient, nous étions souvent renvoyés de l’école. Je me précipitais parfois dans le premier immeuble, mais la plupart du temps, je courais jusque chez moi, où je me sentais davantage en sécurité. J’avais l’impression que rien ne pouvait m’arriver lorsque j’étais dans l’abri antiaérien avec mes parents, auprès de ma mère, protégé par son amour. Pendant les bombardements, tous les habitants de l’immeuble se réfugiaient dans l’abri du sous-sol. Ma mère y apportait sa petite valise, qui contenait son livre de prières, des morceaux de sucre, de l’alcool à friction et d’autres produits de première nécessité. Ma soeur et moi transportions nos petits tabourets. Une civière était accrochée au mur de l’abri ainsi qu’une trousse de premiers soins. Les résidents avoisinants pouvaient accéder à notre abri par une porte en fer si leur immeuble était frappé.
Même s’il était Juif, mon père a été désigné comme gardien de l’immeuble en cas de raid aérien parce qu’il était populaire et efficace. La loi exigeait que toutes les lumières du bâtiment soient éteintes, et mon père, aidé de ma sœur et moi, la respectait scrupuleusement. Le bâtiment devait être plongé dans l’obscurité totale à l’arrivée des bombardiers. La plupart du temps, c’était moi qui donnais l’alarme en frappant avec entrain un morceau de rail d’une cinquantaine de centimètres contre la rampe d’escalier. Le bruit était si fort que l’immeuble entier l’entendait et savait qu’il fallait descendre à l’abri.