Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Fred Mann

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Né(e)
28 février 1926 Leipzig, Allemagne

Map of Mukacevo, Czechoslovakia

Immigré(e)
1952 Toronto

Les fascinants mémoires de Fred Mann sont à la fois un récit haletant qui relate les efforts de sa famille pour garder une longueur d’avance sur les nazis et la captivante description de l’accession précipitée d’un jeune garçon à l’âge adulte. Se servant du thème biblique de l’Exode, Fred Mann retrace l’itinéraire de sa famille en exile à travers la Belgique, la France, l’Espagne, le Portugal, la Jamaïque et, finalement, leur nouvelle patrie, le Canada. Il s’agit du récit d’un garçon forcé d’assumer d’importantes responsabilités alors qu’il commençait à peine à explorer le monde des adultes. Fred Mann est certes fier du succès qu’il a eu à venir en aide à sa famille quand elle était désespérée, mais ses mémoires sont aussi une complainte, celle d’avoir été forcé de grandir trop vite.

À propos de Fred

Fred Mann est né en 1926 à Leipzig, en Allemagne. Il a rencontré sa femme durant ses voyages entrepris après la guerre, et ils se sont mariés à Salzbourg, en Autriche. En 1952, la famille Mann a immigré au Canada et s’est installée à Toronto, où Fred a mené une longue carrière dans le domaine de la finance internationale. Il est décédé en 2008.

Photos et Objets

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    Fred Mann (à gauche) avec son frère, Heini. Leipzig, 11 mai 1932.

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    De gauche à droite : le père de Fred, Emanuel; sa mère, Zelda; sa grand-mère paternelle, Fannie (Feige); et son grand-père paternel, Ferdinand (Feiwel). Leipzig, date inconnue.

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    L’oncle de Fred, Josziu (à l’extrême droite), sa tante Karolin (deuxième à partir de la gauche) et d’autres au Café Garai. Berlin, années 1930.

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    La tante de Fred, Karolin (à gauche), son oncle Josziu (à droite) et leur berger allemand, avec l’un des serveurs devant le Café Garai à Berlin.

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    Carte d’identité allemande de Fred Mann délivrée à Leipzig le 11 juillet 1939.

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    Extrait d’acte de naissance allemand de Fred Mann délivré à Leipzig le 27 février 1941, avec l’adjonction d’« Israël » à son nom.

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    Fred Mann dans son uniforme de boy-scout.

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    Rena, la tante de Fred Mann (assise à droite), avec son mari, Kurt Berliner (assis à gauche), à Camp des Milles. France, 1941.

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    Carte de rationnement française de Fred Mann délivrée à peine trois jours après la signature de l’armistice avec l’Allemagne.

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    Page du passeport d’Emanuel Mann, le père de Fred, où figurent les tampons des visas accordés par le Siam (La Thaïlande), le Portugal et la Jamaïque.

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    Page du passeport d’Emanuel Mann, le père de Fred, où figurent les tampons des visas de transit du consulat d’Espagne à Marseille et les visas de sortie de la France de Vichy.

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    Fred avec sa famille et des amis au réveillon du Nouvel An. Lisbonne, 1941. De gauche à droite : Tibor Braun; Trudy Braun; le comte; la mère de Trudy, Antonine Mueller; la mère de Fred, Zelda; Fred; et le père de Fred, Emanuel.

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    Cantine du Comité d’assistance aux réfugiés juifs gérée par la mère de Fred Mann. Lisbonne, 1941-1942.

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    Carte d’identité de Fred Mann du Comité d’assistance aux réfugiés juifs à Lisbonne indiquant qu’il travaillait pour leur compte.

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    Documents de voyage de la famille de Fred Mann où figurent les annotations et les visas du consulat qui marquent leur voyage de France en Jamaïque. 1940–1942.

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    Zelda Mann, la mère de Fred, à son arrive en Jamaïque. Février 1942.

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    Partie de cartes au Camp de Gibraltar en Jamaïque. Fred Mann est assis, le deuxième à partir de la droite.

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    Fred et ses parents au Camp de Gibraltar Camp, en Jamaïque. De gauche à droite : son père, Emanuel; Fred; et sa mère, Zelda.

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    Fred (au centre) avec des amis en Jamaïque.

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    Carte de visite de l’entreprise d’exportation dirigée par Fred Mann et son père, Emanuel, en Jamaïque de 1944 à 1945.

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    Fred Mann avec son frère, Howard (Heini). Toronto, années 1950.

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    Veronica Mann, la femme de Fred. Salzbourg, Autriche, date inconnue.

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    L’oncle de Fred Mann, Josziu, au Canada (date inconnue).

Le livre

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Un terrible revers de fortune

En Allemagne, on m’appelait « le youpin ». À Bruxelles, j’étais un « Boche », en France, un « indésirable », au Portugal, un « réfugié » et, en Jamaïque, je n’étais rien. J’étais un paria dans un monde qui avait volé en éclats.

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Un terrible revers de fortune

Grandir sous Hitler

Mon père était redevable à son ami de la Gestapo, lequel lui avait tendu une main secourable à trois reprises. La première fois, c'était en 1933, la deuxième, pendant la déportation polonaise d'octobre 1938, et la troisième, juste avant la Nuit de cristal. Au début de l'après-midi du 9 novembre 1938, il avait téléphoné à mon père pour l'avertir de ce qui allait se passer ce soir-là. Il nous avait invités, une fois de plus, à chercher refuge au consulat de Pologne, car il était certain que les nazis allaient arrêter mon père et l'expédier dans un camp de concentration. Cette fois-là cependant, il y avait non seulement moins de gens au consulat, mais nous n'avons pas eu besoin d'y passer plus d'une nuit. C'était d'autant plus heureux que nous ne bénéficiions plus alors des services de l'oncle Dadek. Il s'était déjà enfui en Belgique, à Bruxelles.

Les persécutions continuaient et on rassemblait désormais les Juifs. Les personnes âgées étaient les plus touchées. À Leipzig, les SS avaient traîné des vieillards au bord d'un ruisseau situé non loin du Jardin zoologique. Ils les avaient ensuite obligés à le franchir d'un bond en les fouettant comme des furies. Bon nombre d'entre eux n'y étaient pas parvenus et ils étaient tombés dans l'eau glacée. Les badauds, des jeunes pour la plupart, observaient le spectacle en riant depuis le pont qui donne sur la Humboldtstraße. Ils encourageaient les 'SS comme s!il s'agissait d'un numéro de bêtes de foire. J'ai été témoin de cette scène. C'est l'un des souvenirs les plus écoeurants qui soient et il restera gravé à jamais dans ma mémoire. Aujourd'hui encore, je revois ces images aussi nettement que si c'était hier. Pour la première fois ce jour-là, je m'étais retrouvé réellement confronté à la cruauté de l'homme pour l'homme. Lorsque nous étions boyscouts, nous nous battions à coups de pied et de poing avec les Jeunesses hitlériennes. Pendant les dernières années où je fréquentais encore l'école publique, les enseignants nous mettaient sur la sellette et nous ridiculisaient, mais jamais de ma vie je n'avais vu des êtres humains faire preuve d'une telle barbarie.

En traversant la ville à pied, j'ai découvert avec stupeur les synagogues incendiées et les magasins juifs pillés et mis à sac. Le quartier juif de Leipzig, situé à proximité des rues Gustav-Adolf-Straße, Humboldtstraße et Gerberstraße, avait connu le pire. Cette nuit-là, presque tous les commerçants et les grossistes juifs avaient perdu leurs biens. La destruction avait été non seulement totale, mais systématique. Elle illustrait bien la méticulosité propre à l'esprit allemand. J'avais 12 ans à l'époque et j'avais du mal à saisir la logique qui présidait à ces agissements gratuits et largement prémédités.

S'agissait-il bien du même peuple ? Celui dont la culture avait engendré Schiller, Haydn, Schumann et Goethe, celui-là même que Lord Byron avait désigné comme le plus grand génie de son époque ? Ou bien Hitler, Streicher, Goebbels et Heydrich étaient-ils le produit d'une nouvelle espèce ? Goethe avait-il fait acte de prophétie en déclarant la chose suivante : « On devrait transplanter et disperser les Allemands dans le monde entier, à l'instar des Juifs, afin que s'épanouissent pleinement les qualités qui sommeillent en eux, et ce pour le bien des nations » ? Lors de la Nuit de cristal, on avait non seulement mis le feu à des synagogues et détruit des biens juifs, mais cette nuit-là avait également servi de test. Elle avait démontré l'efficacité de nombreuses années de propagande anti-juive, témoignant du lavage de cerveau subi par la population. Le peuple n'avait manifesté aucune réticence à participer à cette oeuvre de destruction. Les visages des Allemands photographiés pendant cette nuit impardonnable où on leur avait donné la « liberté de détruire » en disent long. On nous répète que seule une partie de la population avait pris part aux événements atroces de cette nuit-là, mais, dès lors qu'on scrute les spectateurs, on ne constate guère de différence entre l'expression de leurs visages et celle des auteurs de ses crimes. Le reste du monde n'a aucune excuse de n'avoir pris aucune mesure à l'encontre des Allemands pour signifier le caractère parfaitement intolérable de tels actes. À partir de quand étions-nous en droit d'attendre que des êtres humains dignes de ce nom prennent enfin position face à des actes de destruction volontaires et des meurtres entièrement planifiés ? Cette nuit-là, 90 Juifs ont été tués et 25 000 autres ont été rassemblés puis déportés vers des camps de concentration où les attendait un sort pire que la mort. À cette époque, les camps de concentration étaient encore situés en Allemagne : à Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen. Mais le reste du monde gardait le silence et les Allemands avaient bien compris que personne ne se souciait du sort des Juifs.