Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Un combat singulier est un recueil unique de prose, de poésie et d’extraits de journaux intimes de survivantes de l’Holocauste ayant immigré au Canada. À travers des récits poignants, des femmes témoignent du courage, de la terreur, de leur famille et des disparitions alors qu’elles doivent traverser des situations inimaginables, combattant pour leur survie et celle de leurs proches. L’Holocauste vous est raconté à travers le regard d’une communauté de femmes survivantes.

L’anthologie est divisée en quatre parties permettant une bonne compréhension de la diversité des expériences vécues par des femmes durant l’Holocauste.

La clandestinité Les camps Fausse identité L'Union soviétique À propos de l’éditrice Acheter le livre

La clandestinité

Ces récits abordant la question de la clandestinité permettent d’appréhender la complexité du comportement humain pendant l’Holocauste. Des femmes témoignent de leur quête désespérée d’un refuge dans un monde enflammé par un nationalisme xénophobe, où leurs voisins étaient récompensés pour leur contribution au processus génocidaire. L’aide de victimes était sévèrement condammée, le châtiment était la mise à mort, ainsi que celle de leur famille.

Nous rencontrons également ceux qui ont eu le courage de mettre leur vie en danger pour leur permettre de trouver refuge.

En lisant les histoires déchirantes de ces femmes juives qui ont survécu dans la clandestinité et en observant leur survie dans des conditions inimaginables, nous sommes obligés de nous confronter aux choix moraux d’individus, et au monde déchiré dans lequel ils ont été faits.

AVEC LES TÉMOIGNAGES DE


Irena Peritz

Eva Kuper

Magda Sebestian

Bianka Kraszewski

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La clandestinité

Extrait de Un Rayon de lumière d’Eva Kuper

 

Les mères ont une tendance naturelle à tenir leurs enfants près d’elles si elles ressentent un danger quelconque ou l’arrivée d’une possible catastrophe. Cette décision a-t-elle été difficile à prendre? Une incroyable sagacité lui a permis de prédire l’horrible sort qui attendait ceux montés à bord du train, dont beaucoup croyaient encore à l’histoire de « réinstallation » des Allemands. Me confier à quelqu’un a dû lui briser le coeur, elle qui savait que cette infime chance de m’en sortir valait toujours mieux que le sort qui l’attendait.

[...]

À chacune des rafles, les gens couraient dans tous les sens, à la recherche d’un endroit où se cacher. À l’occasion d’une d’entre elles, mon père, me portant dans ses bras, se tenait dans la cave inondée d’une usine, en compagnie d’une douzaine de personnes, pendant qu’on arrêtait les gens au-dessus de nos têtes. Ceux qui se cachaient avec nous ont averti mon père que si nous parvenions tous à survivre à cette nuit, il ne pourrait plus se cacher avec eux. Il était bien trop dangereux de se cacher avec un petit enfant dont les cris risquaient de mettre en danger les vies de tout le monde.

Conscient du danger, mon père gardait toujours deux gélules de cyanure dans sa poche, déterminé à nous tuer tous les deux plutôt que de nous faire arrêter vivants par les nazis.

Nous avons dû quitter le ghetto sur le champ, avant la rafle suivante. Mon père était convaincu que notre seule chance était d’emprunter les égouts. Il s’est arrangé avec sa sœur Sophie – qui, grâce à de faux papiers, faisait partie du camp soi-disant aryen – pour que quelqu’un nous récupère à notre sortie du ghetto. Mon père m’a raconté que le trajet était incroyablement horrible, les égouts étant dégoûtants et infestés de rats aussi gros que des chats. Il nous a fallu deux heures et demie pour les traverser.

À notre sortie, et j’imagine que ce n’était pas beau à voir, l’ami de ma tante nous a conduits à la maison des Rondio, qui nous ont chaleureusement accueillis. Bien qu’il se considérait lui-même polonais, Mr Rondio avait été maltraité par les Polonais qui se méfiaient et détestaient naturellement tous les Allemands. C’est pour cette raison que les Rondio avaient déménagé dans la partie allemande de la ville. Ils pensaient qu’on ne les soupçonnerait pas de cacher des Juifs, et donc, le fait de nous accueillir ne les inquiétait pas. Comme disait mon père, nous « ressemblions à la mort », nous étions aussi pâles que des fantômes à nous cacher tout le temps, ils nous ont fait nous allonger à même le sol dans leur salle à manger, afin que le soleil puisse nous réchauffer le visage et nous permettre d’avoir l’air plus normal. Ils nous ont donné à manger et aidé à retrouver nos esprits, suite au terrible calvaire que nous avions enduré. Ils ont été vraiment bouleversés d’apprendre ce qui était arrivé à ma mère et d’entendre un témoignage direct de ce qu’était la vie dans le ghetto. Malgré leur empressement à nous offrir un refuge, mon père était convaincu que même si nous n’étions en sécurité nulle part, il ne voulait mettre leurs vies en danger de par notre présence sous leur toit.

Mon père s’est adressé au Dr Lande, qui avait été le pédiatre des enfants des membres du syndicat des commerçants de fourrure. Il connaissait mes parents depuis ma naissance, et mon père était certain qu’il serait sensible à notre situation critique. Il a supplié le Dr Lande de nous trouver un endroit en sécurité car, comme il ne pouvait pas travailler et cacher le reste de sa famille tout en s’occupant d’un jeune enfant, je ne serais pas en sécurité avec lui. Le Dr Lande accepta et dit à mon père qu’il le contacterait les jours suivants. Tenant parole, il m’a trouvé une place chez Hanka Rembowska, une artiste et illustratrice de livres pour enfants qui était une femme merveilleuse. Elle s’occupait déjà d’une petite fille, Zosia qui, bien qu’elle ne soit pas juive, était devenue orpheline suite aux évènements de la guerre. Alors qu’elle souffrait de la tuberculose, Hanka s’est occupée de nous jusqu’à ce qu’elle devienne trop malade pour continuer. Le Dr Lande nous a alors conduites dans une ferme à environ 450 kilomètres de là, à Zakopane, dans les montagnes Tatras, dans la partie la plus au sud de la Pologne.

Bien qu’assez vagues, je garde quelques souvenirs de la ferme qui était perchée sur une colline surplombant la ville. Y résidaient plusieurs religieuses, un prêtre et de nombreux enfants aveugles ; ils l’étaient tous, sauf Zosia et moi.

Les temps étaient très durs et il n’y avait pas grand-chose à manger. Je me souviens des pommes de terre. Tous les enfants s’asseyaient à l’extérieur en formant un grand cercle pour éplucher les pommes de terre. Comme les garçons ne voyaient pas, ils faisaient de leur mieux pour les éplucher, puis ils nous les passaient, à Zosia et moi, pour qu’on enlève la peau là où il en restait avant de les mettre dans une grande gamelle remplie d’eau qui se trouvait au milieu du cercle. Les pommes de terre constituaient la base de notre alimentation. Il y avait également une vache que j’adorais. Je me souviens aller la chercher dans le pré à la fin de la journée, quand il était l’heure de la ramener à la maison pour la traîte. Je la tenais par la corde épaisse qu’elle avait autour du cou et caressais son doux pelage. Son lait et le beurre qu’on produisait à partir de celui-ci étaient les seuls aliments sains de notre alimentation. Je me souviens également lorsque, à l’heure du repas, je m’asseyais à une longue table de forme rectangulaire en compagnie des autres enfants, des nonnes et du prêtre. Ce dernier s’asseyait au bout de la table, et moi à sa gauche. Il était le seul à avoir un petit carré de beurre à étaler sur son pain. Il en beurrait un morceau, le coupait en deux et m’en passait une moitié sous la table. Il n’en avait pas assez pour tout le monde ; j’étais donc la plus chanceuse. J’avais toujours été très petite pour mon âge, marquée par ces premières années de faim et de privation.

À chaque fois que les nazis envahissaient le village pour renouveler leurs réserves de nourriture et prendre ce qu’ils voulaient, quelqu’un montait la colline en courant pour prévenir les nonnes. Ce n’était peut-être pas parce qu’ils savaient qu’une enfant juive y était cachée. Il était bon de savoir quand les nazis étaient dans les parages pour pouvoir cacher tout ce qui avait de la valeur, comme la nourriture, pour pas qu’on nous la confisque. Et on me cachait à chaque fois que ça arrivait. Je me souviens vaguement que j’étais dehors, dans le pré, dans un trou qui avait été creusé spécialement pour ça. Je descendais dans le trou sur lequel ils posaient une planche de bois qu’ils recouvraient d’une motte de terre. J’y restais assise, en silence, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de danger. Bizarrement, je ne me souviens pas avoir eu peur. J’ignore ce qu’on a pu me dire pour me rassurer. J’avais l’habitude de rester silencieuse. D’une certaine manière, on m’avait habitué à me sentir en sécurité, ce qui me parait incroyable aujourd’hui. Quand je pense à l’idée de mettre mes enfants et mes petits-enfants dans une telle situation, je suis horrifiée par les dégâts psychologiques que cela engendrerait.

Eva Kuper à huit ou dix mois. Ghetto de Varsovie, vers 1940.

Bianka Kraszewski et sa famille dans le ghetto de Varsovie, 1940. Cette photo fut initialement prise pour un passeport que la famille pensait pouvoir utiliser pour fuir le ghetto. Ils ont fini par découvrir que c’était faux.

Irena Peritz (au centre) et ses amies proches, Niuta (à gauche) et Janka (à droite) Teicher. Borysław, Pologne, vers 1941.

Photo de remise des diplômes du lycée de Magda Sebestian, 1948.

Les camps

Les mémoires de cette section témoignent des expériences vécues dans des camps de concentration, des camps de travaux forcés et des camps de la mort. Ces femmes ont vu leurs êtres chers – personnes âgées, malades, jeunes et femmes clairement enceintes – marcher vers les chambres à gaz. Elles ont regardé de jeunes mères en bonne santé porter leurs bébés et tout-petits vers la mort plutôt que de les abandonner pour les sauver. Et celles qui n’avaient pas été désignées pour mourir allaient bientôt apprendre que leurs parents, grands-parents, cousins, enfants, amis et voisins viendraient augmenter considérablement le nombre des victimes qui se comptait en millions.

Confinées dans divers baraquements et sous-camps, surveillées par des gardes spécialement affectés et écartées lors de la Selektion si elles étaient enceintes ou avaient des enfants en bas-âge, les femmes détenues dans les camps ont rencontré des difficultés différentes de celles des hommes. À leur arrivée au camp, les femmes évoluaient dans un monde exclusivement féminin où les prisonnières devaient s’adapter aux hiérarchies et aux « politiques » spécifiques du camp pour survivre.

De nombreuses femmes ont fait face à l’enfer des camps en se servant des compétences acquises durant leurs vies avant la déportation : elles créaient des familles de substitution, s’adoptant les unes les autres pour proposer un soutien moral, de l’aide ou même une tranche de pain à une fille, une sœur ou une mère adoptive. Dans l’isolement qui résultait de la déportation, elles avaient tendance à recréer ces rassemblements familiaux qui, pour la plupart, permettaient de faire la différence entre la vie et la mort. Les histoires de ces femmes rassemblées ici illustrent de manière poignante et saisissante les expériences vécues par les femmes dans les camps.

AVEC LES TÉMOIGNAGES DE


Fela Yoskovitz-Ross

Catherine Matyas

Suzanne (Katz) Reich

Fela Zylberstajn Grachnik

Babey Widutschinsky Trepman

Ida Dimant

Rebekah (Relli) Schmerler-Katz

Lire un extrait: Les camps

Les camps

Extrait de Vivre chaque minute de Babey Widutschinsky Trepman

Stutthof était un camp de concentration où les Juifs de Lettonie, Lituanie, Estonie et Pologne ont connu l’enfer. Beaucoup de déportés étaient selectionnés dès l’arrivée et envoyés dans les chambres à gaz. La nuit de notre arrivée à Stutthof, nous avons dû nous mettre en ligne et avons été séparées : les prisonnières jeunes et fortes à droite, les mères avec enfants de moins de treize ans à gauche. Notre famille a été coupée en deux : Dora et moi-même à droite, Maman et Sonia à gauche. Prenant mon courage à deux mains, j’ai marché jusqu’à un garde SS pour essayer de lui dire que ma sœur avait quinze ans et lui demander s’il voulait bien laisser ma mère venir avec nous. Il a refusé de m’écouter. Le bruit a couru que le groupe des mères et des jeunes enfants avait été déporté à Auschwitz la nuit-même où elles avaient été gazées. Cinquante ans après, j’en ai la preuve – j’ai découvert grâce à un ami l’existence d’un musée à Stutthof où l’on trouve, parmi les archives, des informations concernant certaines prisonnières. Je leur ai écrit et obtenu les réponses à mes questions, qui ont confirmé les rumeurs d’alors.

Durant mes nuits blanches, une autre pensée m’occupe l’esprit : la vie. Quelle ironie ! J’ai pu voir la joie de ma mère quand nous avons sauvé Sonia de la Kinderaktion, mais ensuite je pense à ce qui s’est passé à Stutthof, je me demande si notre mère aurait survécu au reste de la guerre avec Dora et moi, si jamais Sonia avait été emmenée dans le cadre de la Kinderaktion. Elle n’avait que quarante-quatre ans, elle était forte, toute petite, intelligente, pleine de vivacité. Qui sait ? J’ai réfléchi à ces pensées. Elles sont douloureuses ; elles ne me laissent aucun répit.

La première nuit à Stutthof, nous avons été poussées dans une grande pièce, nues, et des gynécologues allemands ont examiné nos parties intimes pour vérifier que nous n’avions pas caché de bijoux dans nos vagins. Quel sentiment dégradant et humiliant pour des jeunes ; nous étions réduites à des moins que rien. Puis nous avons été emmenées de force dans une salle de douches. On nous a dit de nous laver et, en sortant des douches, les officiers nous ont jeté des vêtements : des robes, des chaussures et des manteaux. Ils ne nous ont pas demandé si la taille convenait, mais si l’une d’entre nous mentionnait que les chaussures étaient trop serrées, ils nous encerclaient et nous rouaient de coups auxquels nous ne pouvions pas échapper. Le lendemain matin, nous avons appris ce qui se passait à Stutthof. Il fallait être un artiste pour pouvoir décrire l’atmosphère qui y régnait, pour faire comprendre aux gens ou ne serait-ce que leur donner une vague idée de l’endroit. C’est impossible. C’est le genre d’expérience qui ne peut pas être comprise par ceux qui ne l’ont pas vécue.

Quelques jours plus tard, nous avons entendu qu’ils recherchaient des filles pour travailler à la ferme durant la saison des moissons. Dora et moi avons fait partie des heureuses élues. La vie à la ferme était un vrai bonheur. Déjà, nous avions suffisamment à manger. Ensuite, c’étaient des prisonniers de guerre britanniques qui assuraient la sécurité. Nous pouvions seulement espérer que la guerre se termine le plus tôt possible. Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. Après l’été, à la fin des moissons, on nous a renvoyées à Stutthof.

À notre retour à Stutthof, Dora et moi avons appris que nous avions manqué un évènement : on avait rasé la tête des filles. Nous faisions tâche parmi elles. Comme ma robe était très longue, nous avons décidé de la couper et d’en utiliser les chutes pour confectionner deux foulards. Nous les portions tout le temps et cachions complètement nos cheveux. Une nouvelle fois, avec un peu de chance, nous avons évité de nous faire raser la tête.

Quelques jours à peine après être revenues à Stutthof, les gardes ont sélectionné cinq cents femmes qui devaient aller travailler dans une fabrique de munitions à Ochsenzoll, près de Hambourg. Comme avec Dora nous avions l’air très en forme après l’été passé à la ferme, nous avons rapidement été choisies. Ochsenzoll était un camp assez petit. Il était constitué de deux baraquements d’environ 250 femmes chacun. Nous travaillions dans une usine et fabriquions des munitions, divisées en deux équipes. Des ouvriers civils italiens supervisaient la production, et bon nombre d’entre eux nous aidaient en nous donnant un morceau de pain ou autre chose à manger.

Notre premier commandant à Ochsenzoll était un veritable criminel. Quand nous rentrions du travail, il nous gardait pendant des heures sur l’Appellplatz, l’endroit où se faisait l’appel, à nous compter, encore et encore. On nous mettait par rangées de cinq, et pendant qu’il comptait, la première personne de chaque rangée était frappée au visage à l’aide d’une fine baguette qui ressemblait à celle d’un chef d’orchestre. Évidemment, personne ne voulait aller devant et le moment de l’appel était toujours un désastre. Les gens se bousculaient, se poussaient et tombaient, exactement comme le voulait notre commandant. Il se mettait alors en colère, commençait à donner des coups de poing et à frapper les gens comme un fou. Une de nos amies a dû passer une nuit entière debout sur un tas de tourbe pour « mauvais comportement ». Il faisait horriblement froid ce soir-là, et ce fut un miracle qu’elle ait survécu à ce calvaire.

Par chance, il n’est resté que quelques mois à Ochsenzoll ; un être humain merveilleux reprit ensuite le commandement du camp. La vie est devenue plus supportable. C’était seulement quelques mois avant la Libération, ce qui aidait. Chaque dimanche, notre commandant choisissait quelques femmes pour aller récolter des pommes de terre pour la cuisine. La plupart d’entre nous adoraient ce travail car c’était l’occasion d’en voler quelques unes pour les autres prisonnières. Je portais un petit sac en toile à la ceinture que je remplissais tout en ramassant les pommes de terre dans le champ. Comme j’avais un grand manteau, je mettais des pommes de terre dans le sac que j’avais autour de la taille, et aussi dans mes grandes poches. Un jour, à notre retour du champ, nous avons été arrêtées et tenues d’ouvrir nos manteaux et de laisser par terre toutes les pommes de terre que nous avions volées. Ma sœur et les autres filles regardaient la scène depuis les baraquements, à travers les fenêtres, tremblantes, se demandant ce qui allait nous arriver.

Je suis entrée dans le baraquement, j’ai ouvert mon manteau et crié d’un air triomphant : « Qu’ils aillent tous en enfer ! » Il me restait encore mon petit sac rempli de pommes de terre, accroché à ma ceinture, sous mon manteau. Le commandant nous avait demandé de vider nos poches et le reste de nos vêtements, ce que j’avais fait, mais j’ai tenté ma chance et passé dans mon dos le petit sac  rempli de pommes de terre. Dora voulait me tuer. Elle ne comprenait pas comment j’avais pu prendre un risque pareil. Nous avons toutes coupé les pommes de terre, les avons jetées sur le feu et apprécié ce repas spécial. Après la Libération, nous avons dit que nous avions inventé les chips de pommes de terre. Nous estimions que nous étions les premières à en faire, dans notre four à Ochsenzoll.

Nous sommes restées à Ochsenzoll jusqu’à début avril 1945 environ. Hambourg se faisait constamment bombarder quand un matin, nous avons été entassées dans un train et envoyées à Bergen-Belsen. Le train s’est arrêté dans le village de Bergen, et en regardant dehors, nous avons vu un grand champ rempli d’hommes assis les uns à côté des autres, les jambes croisées. Pour une certaine raison, nous avons déduit qu’aucun Juif ne se trouvait dans ce groupe.

En arrivant au portail d’entrée du camp de Bergen-Belsen, les filles de notre groupe ont commencé à dire : « C’est terminé. Nous n’en sortirons jamais vivantes. » Dora a ajouté : « Ce ne sera pas aussi simple. Ils vont nous faire souffrir et nous torturer avant de nous laisser mourir ». Et elle avait raison. Les derniers jours avant la Libération, une veritable tuerie de masse a eu lieu dans le camp de Bergen-Belsen, dans le mépris le plus total des prisonnières. À notre arrivée à Belsen, des cadavres étaient disposés les uns sur les autres, tel un amas de détritus. Partout dans le camp, on a retrouvé des corps qui pourrissaient dans les baraquements et à l’extérieur. Cette horrible situation dépassait l’imagination de tout le monde. Les nazis nous avaient complètement déshumanisés. Des personnes venant de différents pays, de différentes origines, avaient été rassemblées, confinées dans des baraquements sales et exigus, privées des besoins les plus élémentaires, vivant dans les conditions les plus dégradantes qui soient. Dans de telles situations, les faiblesses et les passions des gens se déchaînent, et l’égoïsme et la mesquinerie des hommes ont atteint un niveau qu’on n’aurait jamais imaginé.

Entre la saleté, la boue et les poux, il nous était impossible de rester propres. Nous passions toutes nos soirées à nous débarrasser des poux. L’élastique de nos sous-vêtements en était infesté. Plus on en tuait, plus il y en avait le lendemain. La bataille était perdue d’avance.

Les gens passaient la journée à errer en traînant les pieds, une petite boîte à la main (au cas où ils trouveraient de la nourriture), à se disputer constamment, à s’insulter et à se rendre la vie insupportable. Le moment du repas était un désastre. Quand les kapos arrivaient avec des gamelles de soupe qui ressemblait davantage à de l’eau de vaisselle, les prisonniers se poussaient comme si ils étaient sur le point de déterrer un trésor. Les plus faibles et les malades se faisaient pousser et piétiner, et ne pouvaient même pas s’approcher de la soupe. Les nazis avaient fait de nous des animaux ; ils nous rendaient complètement fous. Les signes de malnutrition - ulcères, furoncles – apparaissaient au quotidien. Les épidémies se répandaient. Un jour, ils ont coupé l’eau. Dans les sanitaires, nous étions toutes serrées les unes contre les autres. Le vent s’engouffrait à l’intérieur, et l’endroit, sale, était recouvert d’ordures et d’excréments. De l’eau froide s’écoulait lentement des robinets et tout le monde se battait pour une goutte.

Les premiers jours, on nous donnait du navet avec de l’eau à manger – un bol si vous aviez de la chance. À Belsen, la famine systématique était horrible. Auschwitz était un camp où le génocide était organisé, mais à Belsen, les prisonnières mouraient de faim, d’actes de violence, de terreur et de la propagation de maladies infectieuses...

J’ai attrapé le typhus quelques jours après mon arrivée à Bergen-Belsen. C’est une horrible maladie. On perd l’appétit, les maux de tête sont insupportables, on commence à délirer et on a la diarrhée. On sent que la mort n’est pas loin. Dans le baraquement, je me trouvais au dernier niveau. Quand je suis tombée malade et que j’ai essayé de descendre pour sortir, je n’ai plus réussi à contrôler ma diarrhée. Celles qui étaient autour de moi me rendaient la vie impossible. Elles étaient si méchantes, me traitaient de « merde » et m’insultaient. Je disais à Dora de me laisser mourir, mais elle répétait sans cesse : « Tu ne peux pas mourir, tu dois t’accrocher. Que va dire Maman après la guerre ? Elle va nous chercher, et elle mourra si elle ne nous retrouve pas. Tu dois continuer à te battre ! Bats-toi ! Nous devons vivre pour raconter notre histoire ! » Il m’a fallu cinquante ans avant d’être en mesure de raconter cette histoire. Les derniers jours au camp, on sentait que la fin de guerre approchait. Elle semblait proche, mais je ne pouvais pas imaginer à quoi ça allait ressembler et ce que j’allais ressentir. Il y avait des corps qui pourrissaient partout, et on voyait de moins en moins de nazis. Où se cachaient-ils ? Quel moment incroyable lorsqu’un matin, Dora est entrée dans le baraquement en courant et s’est écriée : « Nous sommes libres ! Nous sommes libres ! Venez, allons rencontrer nos libérateurs ! » On m’a descendue de mon lit et tirée dehors, près du portail. Et ils étaient là, près d’un superbe char. J’ai levé les bras, avant de tomber au sol et de m’évanouir. Dora était toujours à mes côtés et essayait toujours de m’aider, mais elle aussi était affaiblie depuis qu’elle avait également attrapé le typhus. Heureusement, nous avons été libérées à temps pour pouvoir survivre.

Babey Widutschinsky Trepman à Bergen-Belsen après la guerre.

Ida Dimant après la guerre. Lodz, 1946.

Fela Zylberstajn Grachnik et son mari, Moniek (Moishe), avec leur fille Mirale (Myra). Camp des personnes déplacées de Schwandorf, Bavière, Allemagne, vers 1947.

Suzanne Katz Reich après la guerre, date inconnue.

Catherine Matyas, à 20 ans, sur sa photo de passeport. Paris, 1948.

Fela Yoskovitz-Ross à Hanovre, vers 1946–1948.

Rebekah (Relli) Schmerler-Katz et sa mère Rose à Liberec (Tchécoslovaquie) attendant leurs papiers pour partir au Canada. Fin 1946.

Fausse identité

Au paroxysme de l’Holocauste, se faire identifier comme Juif équivalait plus ou moins à une condamnation à mort. Pour survivre, de nombreuses femmes devaient dissimuler leur identité aux yeux de tous afin de passer pour des non-Juives, grâce à divers stratagèmes qui permettaient d’induire en erreur.

Si elles avaient les cheveux blonds, les yeux bleus, verts ou gris, qu’elles parlaient polonais ou allemand sans accent yiddish, qu’elles étaient intelligentes et très, très chanceuses, alors elles avaient une chance.

Les femmes qui passaient entre les gouttes vivaient dans la peur permanente ; elles risquaient leur vie par le simple fait de quitter leur appartement. Elles y étaient cependant obligées si elles voulaient survivre. Ce n’étaient pas des Juives cachées ; c’étaient des Juives qui essayaient de donner l’impression qu’elles vivaient une vie normale tout en cachant un secret qui pouvait leur coûter la vie. Apprenez-en plus sur ces femmes qui ont utilisé de fausses identités pour survivre et découvrez les politiques raciales et ethniques complexes de l’époque.

AVEC LES TÉMOIGNAGES DE


Helen Mahut

Dyna Perelmuter

Barbara Kuper

Irene Zoberman

Lire un extrait: Fausse identité

Fausse identité

Extrait de Le fin-fond de la décence de Helen Mahut

 

En juillet 1941, les derniers soldats de l’Armée rouge ont été capturés et envoyés dans la Citadelle où, enfermés, on les a laissés mourir de faim et de soif. Leurs cris ont longtemps résonné. Quatre mois plus tard, on a commencé à transformer le quartier juif en ghetto. Mes amis polonais, Helena et Zdzisław Dziedziński, m’ont interdit de porter un brassard jaune et de rejoindre les autres Juifs dans le quartier. Ils m’ont cachée dans leur appartement et m’enfermaient dans ma chambre quand ils devaient sortir. Une ancienne infirmière qui avait travaillé avec Arthur a fini par me fournir tous les documents (certificats de naissance et de baptême, son diplôme d’infirmière et d’autres documents qu’il était impossible d’acheter, même en payant une fortune), car « n’ayant pas pu aider le docteur, elle voulait au moins me venir en aide ». Je devais simplement quitter Lwów et venir à Varsovie, qui faisait partie d’une autre juridiction (le gouvernement général), et elle irait ensuite déclarer la perte de ses papiers. Elle s’appelait Helena Czechowicz – je porte encore son prénom aujourd’hui.

 

[...]

 

Je louais une chambre chez Mme Adwentowicz, l’ex-femme d’un célèbre acteur de théâtre polonais qui avait été emprisonné pour avoir aidé sa maîtresse juive (également une actrice connue) à fuir en Suisse. Ma propriétaire était une personne amère, très pieuse et pratiquante ; elle avait une autre locataire, une jeune femme du nom de Danuta, que j’essayais d’éviter car son oncle, qui lui rendait souvent visite, me donnait l’impression d’être un antisémite enragé. Ce milieu faisant partie de l’intelligentsia, personne ne voulait croire que j’étais une infirmière diplômée d’État, et on me taquinait souvent à travers des références en français et en anglais à des auteurs et œuvres littéraires. Et en même temps, à l’exception de ma propriétaire, ils étaient tous agnostiques ; je ne devais donc pas faire croire que j’étais une catholique pratiquante, contrairement à Danuta qui allait régulièrement à l’église et s’entourait d’images saintes.

 

[...]

 

Un soir, en rentrant chez moi juste avant le couvre-feu (à dix-neuf heures en hiver), ma propriétaire, en larmes, m’a informée que la Gestapo était venue arrêter Danuta et son oncle qui avaient été dénoncés comme étant juifs. Son appartement étant peut-être surveillé, elle m’a suppliée de déménager, étant une jeune femme ne travaillant pas pour les Allemands, je risquais d’être envoyée dans un camp de travail.

 

[...]

 

Le 4 décembre, jour de la Sainte Barbe, j’ai enfilé mon manteau par-dessus ma chemise de nuit et traversé la cour intérieure pour rendre visite à une femme dont le mari entraînait des jeunes hommes et femmes dans la forêt qui entourait Varsovie. Il lui arrivait parfois de ramener de la viande et du fromage, et elle nous contactait pour nous en vendre. Deux dames âgées m’accompagnaient. Quelques minutes après mon arrivée, des soldats SS armés ont fait irruption dans l’appartement, tabassé le mari et nous ont arrêtés. En ce qui me concerne, un homme portant un manteau de civil en cuir et des bottes a ordonné à un des SS de m’accompagner à mon appartement pour que je m’habille. L’homme habillé en civil est venu avec nous. Il a vu sur mon bureau Winnie l’Ourson, le seul livre que j’avais pour enseigner à mes élèves, et un dictionnaire polonais-anglais. Les deux hommes ont pris le soin de me tourner le dos pendant que je me changeais. On nous a fait monter dans un véhicule de police avec des sirènes (Black Maria), à destination du service des Affaires politiques du quartier général de la Gestapo. Sur le trajet, ils ont achevé le jeune homme, qui est mort. Les deux dames ont été libérées après un court interrogatoire.

 

Mon interrogatoire a commencé cette nuit-là. Je me trouvais devant une table à laquelle étaient assis six ou sept soldats SS et hommes de la Gestapo, et une femme en uniforme. J’étais assise sur une chaise, à une certaine distance d’eux. Dès que je m’endormais, on me réveillait en me donnant un coup sur la tête. J’avais le droit à un repas par jour (une soupe très liquide) et un seul tour aux toilettes. Ils ne voulaient pas croirent que j’étais allée dans l’appartement pour acheter de la nourriture. Pourquoi avais-je un dictionnaire polonais-anglais ? Quels étaient mes liens avec la Résistance ? Avec l’homme chez qui j’avais été arrêtée ? Un jour, l’un d’eux m’a amenée sur le toit du bâtiment (de six ou sept étages) et m’a penché la tête au-dessus du vide. J’ai reculé, certaine que c’était la fin. Puis il m’a ramenée à l’intérieur. Le jour suivant, il a assuré aux autres que je ne pouvais pas avoir été parachutée, car j’avais le teint verdâtre quand il m’avait forcée à regarder en bas depuis le toit.

 

La femme en uniforme m’a regardée, les yeux emplis de haine, et je suis certaine qu’elle me soupçonnait d’être juive. Mais nous nous trouvions dans le service politique de la Gestapo, et ils étaient assez agacés par ses interruptions. Après cela, l’un d’eux a soupiré et m’a demandé de me mettre à genoux pour prier. Je lui ai alors rappelé que j’étais allée dans un lycée français et que, depuis la Révoltuion française, l’État et l’Église étaient séparés, et donc, même si je connaissais mes prières, le lieu n’était sûrement pas approprié. Avec un petit sourire narquois adressé à la femme, il a passé son pouce sous le col de sa chemise brune et m’a informée que lui aussi avait été catholique.

 

La femme n’était pas très populaire, mais pour lui faire plaisir, ils ont fait venir deux médecins ; on m’a dit de me déshabiller et de me mettre en sous-vêtements pendant qu’ils prenaient des mesures : mon front, mon cou, mes poignets, mes chevilles, mes jambes, ma taille et ma poitrine. Verdict : non seulement j’étais aryenne, mais certaines parties de mon corps avaient des dimensions propres aux pays nordiques. Ils ont changé de ton et m’ont parlé plus poliment (« Sie » (vous) au lieu de « du » (tu)). On m’a fait des excuses pour le dérangement occasionné et on m’a laissée aux bons soins de l’homme en civil, qui avait assisté à tous les interrogatoires sans jamais dire le moindre mot. Il m’a accompagnée au poste de garde où j’ai récupéré mon manteau et mon sac à main (contenant tous mes documents qui semblaient avoir été contrôlés - Helena Czechowicz m’a à nouveau sauvé la vie).

 

En descendant l’escalier de marbre blanc, l’homme m’a dit : « Et pourtant, vous êtes bien juive. N’est-ce pas ? » Ce à quoi j’ai répondu : « Oui ». Il m’a prise par le bras et m’a dit qu’il était heureux que je ne lui aie pas menti, car « Personne ne ment à Wisniewski. » Si j’avais menti, il m’aurait descendue ici-même, « comme un chien ». Il savait que je voudrais changer d’adresse, mais il m’a conseillée, avec un sourire, de rester dans le même appartement, « car les idiots là-haut peuvent toujours confirmer que vous êtes aryenne ». Je suis partie, et sur le chemin du retour, je me suis fait la promesse que, si je devais survivre à la guerre, ce dont je doutais, j’irais immédiatement me faire assurer les jambes.

 

[...]

 

Trois situations me viennent à l’esprit pour illustrer certains aspects de la survie dans la Pologne occupée…

 

1ère Situation : Un jour, une élève de dix-sept ans est arrivée fachée à son cours, se demandant que faire de sa mère. L’élève, Magda, avait croisé une de ses camarades de classe d’avant 1939, juive, qui ne portait pas d’étoile jaune, et qui plus est se trouvait à l’extérieur du ghetto. Magda est descendue du tramway et a interpellé la Gestapo qui passait par là. Ils ont arrêté la fille et l’ont exécutée sur le champ. Quand Magda est rentrée à la maison pour le raconter à sa mère, celle-ci est devenue hystérique. « Comment as-tu pu faire exécuter cette fille ? » Magda était choquée et se demandait que faire de sa mère qui, d’après elle, aimait les Juifs. À l’époque, j’avais appris à ne pas rougir ou exprimer la moindre peur, même si j’avais déjà été confrontée à une telle situation et devais vivre avec ma conscience par la suite. Je lui ai simplement dit que sa mère avait raison. Magda ne savait-elle pas qu’en 1942, le gouvernement polonais exilé à Londres avait diffusé un message du Général Sikorski : « Tout Polonais portant atteinte ou dénonçant un citoyen polonais de confession juive sera considéré comme collaborateur avec l’ennemi » ? Et puis, la réaction de sa mère n’était pas surprenante. Ah, c’était une explication acceptable, et nous avons commencé à lire Winnie l’Ourson.

 

2nde Situation : Un jour, j’ai été accostée par un jeune homme venu de nulle part, le fils du concierge de l’appartement où j’habitais avant la guerre avec qui je jouais étant enfant. « Ton père était juif, donc tu es à moitié juive [ce qui, d’après les lois de Nuremberg, était faux ; quelqu’un d’à moitié juif l’était à part entière], alors donne-moi vite ta montre et je m’en vais. » Je la lui ai donnée, et il est parti, ce qui met l’accent sur l’importance des amis d’enfance. Après tout, il ne m’a pas dénoncée à la police polonaise ou aux Allemands.

  3ème Situation : D’un autre côté, une rencontre par hasard, également dans la rue, avec le concierge de mon lycée français de Varsovie, m’a donné la force qu’il me manquait. Il m’a reconnue, serrée dans ses bras et emmenée chez lui pour me présenter sa famille. Il a pleuré de joie en voyant que j’avais survécu aux bombardements. Ils m’ont donné à manger, ils s’inquiétaient de mon sort. Mais en partant, j’ai décidé de ne pas poursuivre nos rencontres qui pourraient à long terme s’avérer dangereuses, à la fois pour eux et pour moi.

La Kennkarte de Dyna Perelmuter éditée sous le nom de Zofia Suska. District de Radom, 1943.

Helen Mahut sous la fausse identité de Helena Czechowicz. Varsovie, 1942.

Barbara Kuper, 1948.

Papiers d’après-guerre d’Irene Zoberman, avec la photo qui figurait sur ses faux papiers pendant la guerre. 1948.

L'Union soviétique

Avant la Solution finale et son système organisé de déportations et de camps de la mort, les tueries de masse de Juifs étaient perpétrées par les Einsatzgruppen et les collaborateurs locaux de Pologne orientale, d’Ukraine, de Biélorussie, de Lituanie et de Lettonie. Ces tueries de masse et ces pogroms suivaient la progression de l’armée allemande, au fur et à mesure de sa conquête du territoire occupé par les Soviétiques et son avancée vers Moscou.

  Alors que cette force génocidaire se propageait vers l’est, des milliers de Juifs tentèrent de fuir en Union soviétique pour y trouver refuge. À leur arrivée en Union soviétique, ces réfugiés durent faire face à de nouveaux problèmes. Bon nombre de ces réfugiés juifs étaient considérés comme des étrangers dangereux et hors-la-loi et furent envoyés dans des goulags, dans des régions éloignées.

AVEC LES TÉMOIGNAGES DE


Mina Wolkowicz

Svetlana Kogan-Rabinovich

Gitlia Popovsky

Koine Schachter Rogel

Lire un extrait: L'Union soviétique

L'Union soviétique

Extrait de Au Coeur de l’enfer: le cercle infini du camp de Concentration de Svetlana Kogan-Rabinovich

 

J’avais treize ans. Les bombardements ont commencé la première nuit. Alors que les Allemands bombardaient la gare de Vapniarka à proximité, Père a été appelé à l’imprimerie. En partant, il m’a dit de ne pas sortir de la maison, et de me rappeler tout ce que mes parents m’avaient appris si quelque chose devait arriver. Les explosions d’obus faisaient trembler les fenêtres. J’avais peur. Je me suis allongée sur le ventre sous la table à manger et j’ai pleuré toute la nuit.

 

Le lendemain matin, Père est revenu. Nous avions reçu l’ordre de couvrir les fenêtres de bandes de papier pour éviter que des éclats de verre ne volent dans tous les sens si les vitres étaient brisées. L’Armée rouge battait en retrait. Avant l’arrivée des Allemands, les habitants du coin ont commencé à piller les magasins et les maisons des Juifs. Ils emportaient les objets et la nourriture dans des sacs. Nous avions peur de quitter la maison. Les routes étaient noires de réfugiés. Peu sont parvenus à fuir à temps ; nous avions cru la propagande affirmant que la guerre ne durerait qu’un ou deux mois. Aucun de nous n’imaginait que les Allemands nous atteindraient aussi rapidement, et nous ne savions pas de quoi ils étaient capables. Beaucoup ne pouvaient pas abandonner leurs aînés malades. Nous avons essayé de faire sortir de la ville une femme enceinte que nous connaissions, mais les trains étaient pleins à craquer. À cause de ce surpeuplement, les gens suffoquaient. Elle est donc rentrée chez elle. Plus tard, nous avons appris que des avions avaient bombardé le train de réfugiés.

 

À Tulchin, il n’y avait pas de voie ferrée. En compagnie de nombreuses autres personnes, nous avons fui à bord de charrettes tirées par des chevaux, des personnes âgées et des femmes avec leurs enfants marchant derrière nous ; nous avons traversé Gaisin, à une cinquantaine de kilomètres, et nous nous sommes dirigés vers la ville d’Uman. Les Juifs hassidiques marchaient en retrait pour prier sur la tombe du Rebbe de Breslov (Le rabbin Nachman de Bratislava). Durant les bombardements, les gens se dispersaient dans la forêt. Les chevaux étaient épuisés et affamés, nous n’avions pas le temps de les laisser paître et les fermiers ne leur avaient pas donné de fourrage.

 

Avec leurs voitures et leurs motos, les Allemands se déplaçaient très vite. Une fois arrivés à Gaisin, nous avons rapidement entendu parler allemand. Des Juifs hassidiques priaient dans la maison de Grand-père pendant qu’une usine de conditionnement de légumes se faisait bombarder non loin de là. La ligne de front se rapprochait de Gaisin. Les combats ont éclaté et ont duré quarante-huit heures. Les Allemands ont forcé les habitants du coin et les réfugiés à nettoyer les routes et à tirer les carcasses de chevaux dans les tranchées creusées par notre armée qui battait en retrait. Bon nombre de ceux qui avaient dégagé les routes ne sont jamais rentrés chez eux. Ceux qui avaient tiré les carcasses de chevaux dans les tranchées furent forcés d’y descendre ; ils y furent fusillés et recouverts de terre. En face de l’imprimerie, les Allemands avaient pendu à un poteau électrique le cordonnier Yavorsky. Tout le monde regrettait de ne pas avoir fui la ville.

 

Nous avons essayé de rester ensemble. Un jour, en sortant une bouilloire à la main pour aller chercher de l’eau à la rivière, un Allemand m’a arrêtée et m’a envoyée travailler. J’ai nettoyé des roues de motos et on m’a ordonné de revenir travailler le lendemain. Mes parents s’étaient inquiétés ; ils pensaient que je n’étais plus en vie. Le soir, ils ont décidé de me cacher dans le grenier de chez Grand-père. Quand on ne se présentait pas au travail, on se faisait fusiller. Quand les Allemands sont arrivés chez nous, Shlima, notre voisin bossu, a pris peur et a désigné l’endroit où je me cachais. Un Allemand m’a sortie du grenier en tirant sur ma tresse. Mère lui a couru après, le suppliant de l’amener au travail à ma place, mais l’Allemand l’a repoussée. Il m’a battue avec une baguette. Tous ceux qui ne s’étaient pas présentés au travail ont été conduits aux tranchées près des bains publics pour y être fusillés. Des Allemands armés et la Polizei ukrainienne, la police auxiliaire, étaient déjà là. Je connaissais l’un d’entre eux ; il travaillait autrefois comme balayeur. Nous avons dû nous tenir en rangée, devant les tranchées. Alors que nous attendions qu’ils tirent, nous avons soudain aperçu un Allemand grand et maigre aux cheveux roux qui courait en notre direction sans sa tenue de combat, nous faisant des signes avec les bras. Il a demandé si quelqu’un savait raccomoder des chaussettes. J’ai levé la main, comme sept autres personnes. Les autres ont été fusillés.

 

On nous a conduits à des bains publics que mon grand-père avait construits durant la Guerre civile pour combattre l’épidémie de typhus. Nous avons lavé les chaussettes de laine des soldats. On nous a alors ordonné de revenir le lendemain. Plusieurs jours durant, nous avons trié, lavé et raccomodé des chaussettes. La plupart de ceux qui avaient raccomodé des chaussettes sont morts par la suite.

 

Peu de temps après, un décret a été publié : « Chacun doit demeurer dans son lieu d’habitation, où il a été enregistré. Ceux qui fuient leur maison sont des communistes. » Mon frère Peysakh, qui venait d’avoir dix-huit ans quand la guerre a éclaté, se trouvait à Tulchin quand il a été recruté dans l’armée. Mère était avec lui. Deux semaines après le début de la guerre, elle a marché jusqu’à Gaisin. Comme la majorité de ses pairs nés en 1922, mon frère est mort sur la ligne de front.

 

En septembre, un ghetto pour Juifs a été créé à Tulchin, et nous avons été obligés de nous y installer. En compagnie des Juifs hassidiques, nous sommes allés de Gaisin à Tulchin, en traversant Ladyzhin. Il fallait traverser la rivière Boug en bateau. Comme le bateau se trouvait accosté de notre côté de la rivière et qu’il n’y avait personne à bord, nous avons nous-même largué les amarres. L’air était envahi par une odeur de chair et de cheveux brûlés. Avant de partir, nous avons marché jusqu’à la maison de notre ami Shlema Morgulis qui se trouvait au bord de la rivière. Les volets étaient fermés, mais il est descendu de son grenier quand il nous a entendus parler en yiddish. Il nous a dit que les Allemands avaient brûlé des maisons dans le canton, que de vieux Juifs avaient été tirés par la barbe et jetés vivants dans le feu. Sa sœur Sara Goihman nous a accompagnés à Tulchin. Quelques jours plus tard, elle s’est rendue sur le vieux marché et a découvert que, refusant de se rendre aux Allemands vivant, Shlema s’était pendu dans son grenier. Comme les autres jeunes, ses filles ont été rassemblées pour creuser des trous avec des pelles ; elles furent ensuite enterrées vivantes dans ces trous. Plusieurs jours durant, le sol bougeait au-dessus des corps des gens qui suffoquaient. Une des filles de Morgulis se trouvait à Odessa à ce moment-là et a survécu.

Svetlana Kogan-Rabinovich après la guerre. Kharkov, 1946.

Mina Wolkowicz et son mari, Pinchas, avec leur fils Henry. Lodz, 1948.

Gitlia Popovsky à environ 18 ans. Kiev, vers 1940.

Koine Schachter Rogel avant la guerre. Roumanie, date inconnue.

À propos de l’éditrice

Myrna Goldenberg est la co-éditrice de Different Horrors, Same Hell: Gender and the Holocaust (2013) et Experience and Expression: Women, the Nazis, and the Holocaust (2003), ainsi que de plusieurs autres publications. Professeure émérite au Montgomery College, dans le Maryland, les recherches de Myrna Goldenberg portent sur la question du genre et de l’Holocauste, et sur l’enseignement de l’Holocauste au niveau post-secondaire et à l’université.

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