Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Alors âgé de seize ans, Elly Gotz et sa famille se cachent dans un sous-sol dans le ghetto de Kovno (Lituanie), décidés à mourir plutôt que d’être capturés par les nazis. Après avoir survécu durant trois années dans le Ghetto où des milliers de membres de sa communauté ont trouvé la mort, Elly et sa famille refusent de devenir les prochaines victimes des nazis. Ne pouvant échapper à la liquidation du Ghetto durant l’été 1944, ils finissent par se rendre et sont séparés quand Elly et son père sont déportés au camp de concentration de Dachau. 

Elly (debout) enseignant à la Fachschule(école de commerce) du ghetto de Kovno.

Des seringues sur un plateau 

L’événement le plus dramatique de ma vie a eu lieu durant l’été 1944. J’avais seize ans quand j’ai été confronté à la mort. En temps de guerre, la mort peut frapper à tout moment. Mais, ce jour-là, la mort ne devait pas venir de la main de mon ennemi, mais de celle de ma mère bien-aimée.

Je me cachais dans le sous-sol avec ma mère, mon père, mes trois oncles et ma tante. Nous avions obstrué l’accès à la pièce à l’aide d’une vieille armoire et nous restions assis à écouter les bruits venant de l’extérieur. Nous avions convenu d’un commun accord que nous préférions mourir dans ce sous-sol plutôt que d’être arrêtés et fusillés au Neuvième fort de Kaunas en Lituanie.

Ma mère, qui avait été infirmière en chirurgie à l’hôpital du Ghetto, s’était vue confier la tâche d’organiser notre suicide collectif. Ainsi, elle avait rempli plusieurs seringues d’un puissant médicament pour le cœur et prévoyait de nous en injecter une dose excessive dans les veines pour provoquer un arrêt cardiaque.

J’observais ma mère tandis qu’elle préparait un plateau recouvert d’un tissu blanc et propre. Elle avait disposé sur le plateau un flacon d’alcool à usage médical et une boule de coton à côté de chaque seringue. Je trouvais cela amusant. Comme il s’agissait d’une injection létale, j’ai rappelé à ma mère qu’il n’était pas nécessaire de respecter les règles d’hygiène habituelles. Hormis ma mère, tout le monde s’est mis à rire, et elle a enlevé du plateau les boules de coton.

Rester assis des jours durant dans ce sombre sous-sol était d’un ennui indescriptible. J’ai eu le temps de réfléchir et de nombreuses questions me sont venues à l’esprit : que ressent-on quand on meurt ? Le cerveau continue-t-il de fonctionner après l’arrêt du cœur ? Ma mère était une femme forte à qui je faisais confiance, mais saurait-elle me faire à moi, son fils unique, la première injection ?

J’ai essayé d’imaginer ma mère nous administrant la piqûre à tous les six, avant de s’injecter elle-même. Puis, j’ai essayé de nous imaginer, tous les sept, allongés sur le sol, attendant que le médicament fasse son effet. Que nous dirions-nous ? Allions-nous rire ou pleurer ? Est ce que ça serait douloureux ? En essayant de me représenter la scène, j’ai décidé qu’il serait préférable de passer le premier — je ne voulais pas assister à tout cela.

Je vais maintenant essayer de décrire les circonstances qui ont pu pousser une femme comme ma mère à envisager de tuer son fils et sa famille. Nous avons conclu ce pacte suicidaire après avoir passé trois ans, entre 1941 et 1944, dans le ghetto de Kaunas — devenu par la suite le camp de concentration de Kauen — en Lituanie.  Pour comprendre mon récit, il faut savoir ce qui se passait dans le ghetto de Kaunas pendant ces trois années. 


                                                                      À propos de l'auteur

Elly Gotz est né en 1928 à Kovno (Kaunas) en Lituanie. Elly et ses parents ont immigré en Norvège en 1947, puis au Zimbabwe. Il s’est installé à Toronto en 1964, où il a fondé plusieurs entreprises et concrétisé son rêve de devenir pilote. En 2017, alors âgé de 99 ans, il a réalisé une autre ambition : effectuer un saut en parachute.