Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Ibolya Grossman

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Né(e)
11 décembre 1916 Pécs, Hongrie

Map of Mukacevo, Czechoslovakia

immigré(e)
1957 Toronto

À l’automne 1941, Ibolya (Ibi) Grossman apprend qu’elle est enceinte alors que la situation des Juifs en Europe ne fait qu’empirer. Avoir un bébé en temps de guerre ? Elle a peur, elle est perdue. Mais son mari Zolti affirme : « Nous avons besoin de ce bébé, tu verras ». À la naissance d’András (Andy), Ibi se rend compte que son mari disait vrai. La présence d’Andy lui donne une raison de tenir le coup durant les moments les plus durs dans le ghetto de Budapest, et de persévérer dans leur tentative de fuir la Hongrie à la fin de la guerre. Alors que l’histoire d’Ibi est un hommage à son fils, les mémoires d’Andy, inspirés de ses souvenirs mêlés à ceux de sa mère, honorent tout ce qu’elle lui a transmis.

À propos de Ibolya

Ibolya Grossman est née en 1916 à Pécs, en Hongrie. Après la guerre, elle a été arrêtée et emprisonnée par le régime communiste hongrois pour avoir tenté de fuir le pays. Elle est parvenue à s’échapper avec son fils Andy lors de sa deuxième tentative et a émigré au Canada en 1957. Ibolya a écrit et publié ses mémoires en 1990. Elle est décédée à Toronto en 2005.

Photos et Artefacts

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    Margaret (à gauche) et Ilona (à droite), les grandes sœurs d’Ibi. 1920.

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    Ibolya (Ibi) Szalai avec ses parents et deux de ses sœurs. De gauche à droite : Elizabeth, la sœur d’Ibi, sa mère Laura, sa sœur Aranka, son père Ignácz et Ibi. Pécs, Hongrie, 1921.

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    Ibi (deuxième en partant de la gauche) et ses amis du groupe sioniste, 1933.

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    Ibi et son mari Zoltán, 1939.

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    Ignácz et Laura Szalai. Pécs, Hongrie, 1942.

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    Les parents de Zolti, Henrik et Janka Réti, Ibi et Andy après l’Holocauste. Budapest, 1946.

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    Ibi avec ses deux sœurs qui ont survécu à l’Holocauste. Derrière : Ibi (à gauche) et Elizabeth (à droite). Devant : Aranka. Budapest, 1950.

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    Andy et Ibi, 1953.

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    Ibi et Andy, l’année de leur arrivée au premier endroit où ils ont vécu au Canada. Winnipeg, 1957.

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    Retrouvailles avec Elizabeth, la sœur d’Ibi, peu après l’arrivée de sa famille à Toronto, 1960. Assises derrière, de gauche à droite : Elizabeth, Aranka et Ibi. Devant, de gauche à droite : Tomi, le fils d’Elizabeth, Marianna, la fille d’Aranka, et Andy.

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    Andy et sa mère Ibi au Musée mémorial de Zoltán Kodály à Budapest, en Hongrie, 1974.

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    Au mariage d’Andy et Magdi. De gauche à droite : Emil, le mari d’Ibi, Magdi (Magdalene) Vadnai, Andy et sa mère Ibi. Toronto, le 15 décembre 1968.

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    Au Centre de l’Holocauste de Toronto, devant les plaques commémorant ses parents et son mari Zolti, 1991.

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    Ibi portant sa première alliance, 2001.

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    Ibi le jour de son anniversaire, 2002.

Le livre

Cover of Stronger Together (Traduction française à venir)

Stronger Together (Traduction française à venir)

Ne pleure pas, ma chérie. Nous avons besoin de ce bébé, tu verras.

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Stronger Together (Traduction française à venir)

Lettre du Ghetto

Fin novembre, un Ghetto est mis en place en plein cœur de la ville. Ce qui s’est passé à partir de ce moment-là est décrit dans une lettre que j’ai rédigée à peine deux semaines après notre libération du Ghetto, le 30 janvier 1945. Je voulais coucher sur le papier ce qui nous était arrivé tant que c’était encore frais dans nos mémoires, puis remettre la lettre à Zolti, certaine qu’il sortirait vivant de cet enfer. J’ai conservé l’original, aux pages jaunies avec le temps et aux mots à moitié effacés, écrits au crayon papier à la lueur d’une seule bougie.

Budapest, le 30 janvier 1945

Mon amour!

Quand tu m’as embrassée pour me dire au revoir il y a neuf mois, le 9 mai 1944, je t’ai dit que ma vie n’aurait aucun sens si tu ne revenais pas. Tu m’as alors répondu : « Je reviendrai, ma chérie, parce que je vous aime, toi et notre jeune fils. Ne t’inquiète pas, mon amour. » À présent, nous sommes en sécurité à la maison, ainsi que tes parents, et je sens que toi aussi, tu vas rentrer. J’en suis absolument convaincue. Notre petit garçon joint ses petites mains et prie pour toi tous les soirs.

Par quoi vais-je commencer pour te raconter nos souffrances ? Je veux te raconter tout ce qui nous est arrivé. Je vais peut-être revenir au 15 octobre 1944. Notre régent Horthy s’est exprimé à la radio pour nous dire que la Hongrie n’allait plus prendre part à la guerre et qu’il ne fallait pas nous inquiéter. Quel bonheur d’entendre ces mots ! Nous nous étions tous rassemblés dans la cour de notre immeuble pour écouter sa déclaration à la radio du concierge. Nous avons sauté de joie, et arraché les étoiles jaunes de nos vêtements. Nous pensions que c’était la fin de nos souffrances. Les étoiles jaunes nous stigmatisaient. Contrairement aux autres citoyens, nous n’avions pas le droit de sortir de chez nous, excepté entre 17 et 19 heures pour faire nos provisions. Mais à cette heure-là, il ne restait évidemment plus rien. Il nous était interdit de nous rendre dans les lieux publics, comme les cafétérias, les vendeurs de sodas, les cinémas ou les aires de jeux. Nous n’avions le droit de nous asseoir qu’à l’arrière des tramways et des bus uniquement. Dans la plupart des boutiques, on pouvait lire « Interdit aux chiens et aux Juifs ». Ce ne sont là que quelques exemples de mesures qui, pensions-nous, prendraient fin. Nous avions tort. Des brimades bien pires encore ont vu le jour. Notre régent avait les meilleures intentions qui soient mais c’est faible. Et le jour même de son allocution, les fascistes du Parti des Croix fléchées, avec à leur tête Ferenc Szálasi, se sont emparés de la présidence. Szálasi est assoiffé de sang. Il a juré d’aider les Allemands à annihiler les Juifs.

Le lendemain matin, j’ai vu au moins 60 personnes, des hommes, des femmes et des enfants, qui marchaient les mains en l’air. Des fascistes les escortaient. Plus tard dans la journée, des policiers et des fascistes portant la croix gammée au bras sont venus dans notre immeuble. L’un d’eux a hurlé : « Tous les Juifs dans la cour sinon je tire ! » Nous étions terrorisés. Tu sais, mon chéri, à l’époque, environ 300 personnes vivaient dans l’immeuble et la plupart étaient juifs. Nous n’avons pas eu le temps de prendre quoi que ce soit. J’ai pu seulement attraper une musette, le manteau d’hiver du petit Andy et une couverture, affaires que j’avais préparées en cas d’attaque aérienne. Nous avons dû sortir les mains en l’air, tels des criminels, puis former deux rangs devant le bâtiment. Quand il a entendu les mots « Les mains en l’air ! », Andy m’a lâché la main et a levé les siennes, lui aussi.

Ils nous ont d’abord emmenés au terrain vague le plus proche pour nous dépouiller de tout ce que nous possédions. Nous avons dû jeter notre argent, nos montres, nos bagues et nos lampes de poche sur une couverture. Ensuite, nous avons dû montrer nos mains pour qu’ils s’assurent qu’il ne restait plus de bagues. S’ils en trouvaient une, ils nous donnaient des coups de fouet sur les mains. J’avais placé mon alliance dans la poche du manteau d’Andy. Je voulais la mettre à l’abri.

Après nous avoir tout dérobé, ils nous ont une nouvelle fois ordonné de former deux colonnes et de nous mettre en marche, sans nous dire où nous allions. Pendant que nous marchions, les mains toujours en l’air, tu ne croiras jamais comment se comportaient les passants : ils nous frappaient et nous crachaient dessus. Un homme m’a arraché la couverture des mains, privant Andy de quoi se couvrir la nuit. D’autres ont enlevé les manteaux couvrant les épaules des prisonniers. Un homme a frappé ton père et écrasé ses lunettes. C’est à ce moment-là qu’Andy et moi avons perdu de vue tes parents dans la foule. Durant le trajet, j’ai constaté qu’on nous conduisait à l’hippodrome de Tattersall. Nous y avons passé deux jours et deux nuits horribles, qui ont été un véritable cauchemar. Quand nous sommes arrivés, il faisait déjà nuit. Nous avons dû nous asseoir à même le sol qui était couvert de crottes de chevaux. Nous étions très nombreux, tous des Juifs arrêtés aux quatre coins de la ville et rassemblés en ce lieu. La plupart d’entre nous n’avaient nulle part où s’asseoir et sont donc restés debout toute la nuit. Les enfants s’endormaient sur les genoux de leur maman. Andy a réussi également à s’assoupir, et je l’ai serré toute la nuit contre moi pour lui tenir chaud. Qu’allions-nous devenir ? Le matin a fini par arriver. On nous a donné l’ordre de nous mettre en rangs de quatre et de faire le tour d’une estrade depuis laquelle des brutes des Croix fléchées nous tenaient en joue. L’un d’eux a hurlé : « Pourritures de Juifs ! Dans quelques heures, vous serez tous morts ! » Mais rien de vraiment mal n’était encore arrivé, hormis le fait que nous n’avions ni nourriture, ni eau, ni abri.

Pendant la journée, je suis partie avec Andy à la recherche de Maman et Papa. Des femmes, membres des Croix fléchées, étaient munies de fouets et frappaient tous ceux qui se trouvaient à proximité d’elles. J’essayais d’éviter ces bêtes. De temps en temps, je m’asseyais par terre avec Andy et lui donnais quelques biscuits et quelques pommes que je sortais de la musette. Je n’arrivais pas à avaler quoi que ce soit. Après cela, nous sommes repartis à la recherche de tes parents. Nous avons fini par nous retrouver en milieu d’après-midi. Nous avons fondu en larmes en tombant dans les bras les uns des autres en essayant de nous réconforter. Puis nous nous sommes à nouveau assis par terre pour tenter de garder Andy au chaud. Puis la seconde nuit est arrivée. Soudain, vers trois heures du matin, une lumière blanche est apparue et un homme a annoncé dans un haut-parleur que nous pouvions tous rentrer chez nous. L’ordre venait de Szálasi qui avait pris la tête du gouvernement. Au moment où nous sortions de l’hippodrome, des soldats allemands ont commencé à tirer dans la foule. Malgré les nombreux blessés et les morts, nous sommes parvenus à rentrer indemnes à la maison. Les premiers mots d’Andy ont été : « Bonjour, mon tricycle rouge. Dis-moi bonjour, toi aussi. » Tu sais mon chéri, il venait juste de recevoir ce tricycle rouge de Joe, notre concierge, quand nous avons été arrêtés.