Le Programme des mémoires de survivants de l’Holocauste

Eva Shainblum

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Né(e)
16 septembre 1927 Nagyvárad, Hongrie

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Immigré(e)
1948 Montréal

Eva Shainblum est jetée dans la tourmente quand l’Allemagne commence à occuper la Hongrie et brise à jamais son enfance paisible. Au printemps 1944, alors qu’elle est envoyée dans des ghettos puis à Auschwitz, Eva trouve refuge auprès de celle qui a toujours été présente dans sa vie, sa grande sœur. Voici un aperçu de l’amour féroce d’une sœur et de l’incroyable épreuve qu’elle a traversée pour survivre.

À propos de Eva

Eva Steinberger est née en 1927 à Nagyvárad, en Hongrie. Elle a émigré au Canada en 1948 et s’est installée à Montréal, où elle a travaillé en tant que libraire. Elle s’est mariée à Max Shainblum en 1959 et ils ont eu deux enfants. Eva Shainblum habite à Montréal.

Photos et Objets

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    Dora et David Rosenberg, les grands-parents d’Eva, vers 1922.

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    Esther (tout à gauche), la mère d’Eva, avec ses parents Dora et David (au centre) et ses frères et sœurs. Halmi, Hongrie, 1922.

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    Photo de mariage des parents d’Eva, Esther et Béla Steinberger. Halmi, 1923.

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    Ella et Paul, la sœur et le frère d’Eva. Nagyvárad, 1927.

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    La famille Steinberger, vers 1933. De gauche à droite: Esther, la mère d’Eva, Reizi (Eva), Paul, David, Ella et Béla, le père d’Eva.

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    Eva et sa sœur Ella, avec les montres offertes par leurs parents. Nagyvárad, 1943.

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    Eva (à droite) et son amie Adele à Oradea, 1946.

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    Eva (à gauche) et sa cousine Zsofi. Allemagne, 1946.

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    Eva et son compagnon Tibi Goldberger, 1946.

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    Eva et Max Shainblum le jour de leurs fiançailles, 1959.

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    Jour de leur mariage, le 24 septembre 1959.

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    Max et Eva avec leur fils Mark et leur fille Esther, 1982.

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    Esther et Mark au mariage d’un ami, 1989.

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    Eva devant la tombe de sa mère Ella. Oradea, 1992.

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    La famille Shainblum, 1997.

Le livre

Cover of The Last Time (Traduction française à venir)

The Last Time (Traduction française à venir)

Nous voulions seulement être ensemble, mais pas comme cela. Nous ne pouvions pas sortir.

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The Last Time (Traduction française à venir)

Vivre sous la contrainte

Nous savions qu’à l’occasion des festivités de Chavouot, nous passerions nos derniers jours à la maison. Néanmoins, nous avons respecté la tradition juive et fait de notre mieux pour préparer notre ultime déjeuner à base de produits lactés. Nous avions une chèvre dont nous utilisions le lait pour nourrir les enfants. Je ne sais comment, cette chèvre a produit suffisamment de lait pour nous permettre de célébrer plus ou moins selon le rite. Les Allemands pouvaient faire disparaître nos synagogues, mais ils étaient impuissants à nous empêcher de célébrer notre culte chez nous. Après avoir prié, nous nous sommes assis pour ce qui allait être notre dernier repas ensemble. Je n’oublierai jamais ce jour et, tous les ans à cette date, à la synagogue, je rends gloire à ma famille et me souviens de leur courage face à ce qui devait arriver par la suite.

Le lendemain, nous avons été entassés dans des trains de marchandises, dans des wagons prévus pour le bétail. Affublés de leurs képis à plumes de coq – mon cauchemar –, les gendarmes hongrois nous ont forcés à monter à bord, pour ce qui allait être le dernier voyage de la plupart des occupants. Les Allemands ont alors pris le relais des Hongrois. Je me souviens qu’avec ma sœur, nous portions de superbes chaussures montantes à lacets, toutes neuves, que notre père nous avait commandées. Le cordonnier nous avait dit que tout le monde devait avoir un endroit où ranger son argent et qu’il avait créé de fausses semelles pour pouvoir y cacher nos économies. Mais les Allemands nous avaient menacés de nous fusiller s’ils trouvaient des objets de valeur en notre possession. Par peur, nous avons défait nos semelles et leur avons donné notre argent.

Les gardes nous ont annoncé sur un ton moqueur que nous partions « en voyage », mais personne ne voulait nous dire où. L’inquiétude de ne pas savoir en a rendu certains fous. Ne sachant pas où nous allions, nous étions terrifiés. Entassés dans le train, nous ne pouvions ni nous asseoir ni nous reposer. Des hommes pieux qui n’avaient jamais vu le corps d’une femme, se sont retrouvés dans un lieu où une tinette placée au milieu du groupe faisait office de toilettes. Il n’y avait pas de rideau, pas d’intimité. Les gens étaient terrifiés, pétrifiés ; ils pleuraient. Mon frère Paul tentait de diminuer l’aspect traumatisant de la situation en faisant écran entre ceux qui avaient besoin de se soulager et les autres. On étouffait dans cet espace bondé, et l’odeur des excréments et de l’urine était répugnante. À chaque arrêt, les Allemands entraient dans les wagons et menaçaient de nous fusiller sur place si nous ne leur remettions pas tout ce que nous possédions. Bientôt, il ne nous restait plus que les vêtements que nous portions.

Toute notre famille est parvenue à rester ensemble, y compris ma grand-mère. On nous avait autorisés à prendre une petite valise avec des vêtements. Je me rappelle que je m’étais tricoté un pull. Je le portais, et nous en avions même pris une photo avant la déportation. J’adorais ce pull et je ne voulais pas m’en séparer. Mais je l’ai déchiré de rage dans le train. Ma raison se brouille lorsque je repense à ce traumatisme. Le trajet a duré trois ou quatre jours. J’étais tellement effrayée que j’avais perdu toute notion de temps.

Pas d’eau, sauf au moment du départ. Rien durant le trajet. On avait faim. Les gens paniquaient ; ils étaient bouleversés, malades. Quand on s’arrêtait, on ne voyait rien. Il y avait bien une petite lucarne en hauteur, mais les Allemands avaient bloqué l’échelle qui y menait et on ne pouvait rien voir. La chaleur était insupportable. Nous avions juste assez de place pour nous tenir debout, et parfois pour nous asseoir par terre. Les vieilles personnes perdaient connaissance, d’autres passagers hallucinaient.

Nous sommes arrivés à Auschwitz le 1er juin, probablement au matin. J’étais désorientée, mais je me souviens d’avoir perçu la clarté du jour. Mais cette lumière annonçait le début du jour le plus long de toute ma vie. Au sortir du train, nous avons été agressés par les aboiements d’un Allemand en uniforme qui criait « À gauche ! », « À droite ! », tout en nous dirigeant dans un sens ou dans l’autre. Les personnes âgées et les inaptes au travail d’un côté, les jeunes et les plus forts de l’autre. Nous avons été séparés de ma grand-mère, de mon plus jeune frère et de ma mère qui les tenait tous les deux par la main. Ma grand-mère avait 74 ans et mon frère David à peine 14. Leur groupe a été envoyé d’un côté et je ne les ai plus jamais revus.

Ma sœur, mon père, Paul et moi-même avons été envoyés de l’autre côté. Mon père et Paul ont ensuite été poussés vers un autre endroit. Nous ignorions ce que signifiait cette séparation et nous nous demandions où nous étions. Qui étaient ces étranges personnes émaciées que nous avions vues en sortant du train ? Étaient-ce des prisonniers de guerre juifs ? Pourquoi étaient-ils amassés le long du quai, à nous fixer du regard derrière la barrière ? Nous nous sommes dit : « Ce doit être un asile de fous ! »

J’ai chuchoté à ma sœur et à qui pouvait m’entendre : « Mais où sommes-nous ? » Les étranges créatures se ruaient vers le portail, hurlaient des noms comme si elles espéraient qu’on leur réponde, qu’on ait un lien de parenté. On ne comprenait pas ce qui se passait. Elles ne ressemblaient pas à des êtres humains.